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Les grands noms de la mécecine     (Article paru dans le Spidey 63 d'avril 1985)
 

William MortonWilliam Morton



Durant l'hiver 1527, au cours d'une escarmouche, le célèbre aventurier italien Giovanni, des fameuses Bandes Noires, fut atteint d'un coup de fusil au genou. On l'installa sur le brancard et on le conduisit à Mantoue pour le faire soigner. Les meilleurs chirurgiens de la ville qui l'examinèrent tombèrent tous d'accord : il fallait immédiatement amputer la jambe avant qu'elle ne soit atteinte par la gangrène. Lorsqu'on lui communiqua la décision des médecins, Giovanni se contenta de dire sans sourciller : Allez-y !

Ayant préparé leurs instruments, les chirurgiens demandèrent :
- Il nous faut un homme très robuste!
- Pourquoi ? demanda le blessé.

Embarassé, un des médecins répondit :
- Pour qu'il vous tienne solidement pendant que nous vous scierons la jambe !

Giovanni sourit : - Vingt n'y suffiraient pas, s'exclama-t-il. Puis il se fit donner une lampe et, la tenant fermement dans ses mains, il éclaira lui-même les chirurgiens qui, après avoir découpé les chairs blessées, scièrent l'os. Selon un témoin, durant toute l'opération, Giovanni, des Bandes Noires, ne laissa échapper que deux faibles cris.

Trois cents ans plus tard, il n'y avait rien de changé dans les opérations chirurgicales. Les malades étaient toujours attachés à la table d'opération ou maintenus par de robustes infirmiers. On leur mettait un torchon entre les dents pour les empêcher de crier ou pour éviter qu'ils ne s'étouffent en serrant trop fortement les mâchoires. Mais les gémissements et les hurlements des opérés emplissaient les hôpitaux et terrifiaient les malades qui attendaient d'être opérés à leur tour. La simple extraction d'une dent était un véritable supplice.

Mais que pouvait-on faire pour soulager la douleur du patient, tout en permettant au chirurgien d'opérer dans le calme ?

Ce problème avait été affronté au cours des siècles par de nombreuses générations de médecins sans qu'on obtienne de résultats. Le malade qui devait être opéré avait vraiment l'air d'un condamné à mort attendant son execution ; il comptait les jours et les heures qui le séparaient de son calvaire.

En 1839, les plus grands chirurgiens avouaient encore qu'il n'y avait aucune solution : les malades devaient souffrir... Or, c'est justement à cette époque que l'homme allait remporter sa première victoire sur la douleur car la chirurgie disposait désormais d'une puissante alliée : la chimie.

Tout commença par hasard : au cours de l'automne 1840, lors d'une joyeuse réunion, quelques étudiants du "Pennsylvania College" respirèrent et firent respirer à leurs amis un peu de protoxyde d'azote. Les effets furent extraordinaires :


- "Ca vaut mieux que de boire une pinte de whisky !" "Je croyais rêver", commentèrent les jeunes gens pris d'une irresistible envie de rire.

Un jeune médecin, Crawford Long, respira lui aussi de ce gaz et participa à l'hilarité générale. Rentré chez lui, il dormit comme un loir toute la nuit. Or, le lendemain matin, à son réveil, ils constata qu'il était couvert d'ecchymoses.

- Comment cela se peut-il ? Hier soir, nous ne nous sommes pas battus... Je me suis peut-être cogné contre un arbre ! ... A moins que je ne sois tombé... Etrange tout de même que je ne me souvienne de rien et que je n'aie ressenti aucune douleur ! Est-ce que, par hasard, ce protoxyde d'azote qui provoque le fou rire, ôterait la sensibilité ?

Le médecin était au bord de la découverte. Pour cette fois, il n'alla pas plus loin mais lorsque, en 1842, on lui rapporta qu'un obscur dentiste, un certain Pope, avait extrait une dent après avoir administré du protoxyde d'azote à un patient, il eut une intuition géniale : Pourquoi n'utiliserait-on pas ce gaz en chirurgie ? Pourquoi n'en ferait-on pas respirer au malades avant de les opérer ?

C'est ce que commença à faire le docteur Long pour de petites interventions et il obtint quelques bons résultats. Mais comme il n'était qu'un petit médecin de village, personne ne s'intéressa à ses recherches.

Toutefois, les propriétés du protoxyde d'azote n'étaient plus un mystère pour personne et d'autres médecins poursuivirent la lutte contre la douleur.

Un jour, le chirurgien-dentiste Horace Wells convia médecins et étudiants à assister, dans la salle de chirurgie de la célèbre Harvard Medical School, à une expérience sans précédent : il allait extraire une dent sans que le malade ressente la moindre douleur.

Hélas, la démonstration se termina par un échec. Evidemment, l'anesthésie (mot d'origine grecque signifiant absence de sensibilité) n'avait pas été totale. Au milieu de l'intervention, le patient commença à gémir et à s'agiter... Les spectateurs se mirent à rire et à siffler. Le pauvre docteur Wells dut se retirer tandis qu'on le traitait de charlatan, d'escroc, de pitre ! Mais, parmi le public, un médecin d'une trentaine d'années restait pensif. C'était un élève de Wells ; il connaissait bien son maître et il était certain que, même si elle avait échoué, l'expérience n'était pas une escroquerie. Wells ne se serait jamais exposé au ridicule sans raison.

Ce jeune médecin, William Morton, né en 1819 à Charlton, dans le Massachusetts, décida le jour même de se consacrer à l'étude de l'anesthésie et de déclarer la guerre à la douleur.


Avec beaucoup de patience et de zèle, il entama une série d'expériences. Il essaya le protoxyde d'azote sur des chiens, puis sur lui-même et il fut convaincu qu'il était sur la bonne voie. Ce gaz était d'une grande efficacité. Il s'avérait que celui qui en respirait ne sessentait momentanément plus aucune douleur. Il fallait qu'il en fasse l'essai sur un homme : Morton choisit pour cela l'extraction désormais classique d'une dent. Le 30 septembre 1846, il arracha une molaire sans que le patient, qui avait été anesthésié, ressente la moindre souffrance.

Ce n'était pas encore suffisant. Il voulut faire une démonstration publique, mais il lui fallait quelque chose de mieux qu'une extraction dentaire. Tout excité, Morton écrivit à un grand chirurgien, le docteur Warren, d'Harvard. Il lui décrivit ses expériences et lui demanda de bien vouloir utiliser le gaz pour une véritable opération chirurgicale. Tout d'abord réticent, Warren finit par accepter. Il écrivit à Morton de se présenter le 16 octobre à 10 heures précises dans la salle d'opération de son hôpital.

Cette date devait être un grand jour pour la médecine.

A dix heures, la salle d'opération était emplie de chirurgiens, de médecins et d'étudiants. Le malade, étendu sur la table d'opération, n'était pas rassuré ! Très pâle, le docteur Warren attendait Morton qui n'arrivait pas ! C'était bien embarassant ! De temps en temps, on entendait un pas, les regards se tournaient vers la porte, mais elle ne s'ouvrait pas. Et le temps passait.
- Je crois que le docteur Morton ne viendra pas, dit enfin Warren sans cacher sa mauvaise humeur. Mais je n'attendrai pas plus longtemps.

Au moment où il faisait signe aux infirmiers d'attacher le malade, Morton rouge et confus fit son entrée dans la salle : - Docteur, Messieurs, excusez-moi, l'inhalateur n'était pas tout à fait prêt.

- Eh bien, dépêchez-vous, répondit sévèrement Warren, nous n'avons que trop attendu.

- Oui Monsieur, tout de suite, répondit Morton. Et sous le regard attentif des assistants, il appliqua la bouche de l'inhalateur sur celle du patient qui se mit à pâlir. Une minute passa, puis une autre et une autre encore.

- Ca y est, murmura Morton. Warren et ses assistants se penchèrent sur le malade : il dormait ou du moins il était plongé dans une profonde torpeur qui le privait de toute sensibilité.

 - Opérons, dit alors Warren. Et il ôta la tumeur. Durant toute l'intervention, le patient ne manifesta aucun signe de souffrance et d'agitation, il ne gémit pas, il continua à respirer faiblement. Morton l'épiait. Que se passerait-il si la sensibilité revenait brusquement ?

Heureusement, Warren put terminer son opération à temps. Puis, reposant ses bistouris ensanglantés, il proclama solennellement : :


- Messieurs, vous avez vu, ce n'est pas une escroquerie. Et un chirurgien d'ajouter :

- Ce que nous venons de voir fera le tour du monde !

Mais une révolution aussi profonde n'allait pas être acceptée sans contestations ni protestations. On assista à une terrible polémique qui, si elle laissa insensible un célèbre chirurgien comme Warren, bouleversera le médecin jeune et inexpérimenté qu'était Morton. On l'accusa plusieurs fois d'être un charlatan et si les rapports scientifiques sur l'opération paraissaient clairs, de nombreux médecins préférèrent les ignorer et continuer à amputer des bras et des jambes et d'effectuer d'autres opération comme on le faisait du temps du malheureux Giovanni "des Bandes Noires".

Toutefois, on s'acheminait peu à peu vers la victoire. Tant en Amérique qu'en Europe, on adopta l'anesthésie par l'éther. Naturellement, cela n'alla pas sans inconvénients : certains cardiaques mouraient après avoir respiré les vapeurs ; d'autres, tout à fait insensibles au gaz, hurlèrent aussi fort qu'autrefois sous la douleur. Il était évident que le procédé de Morton devait être perfectionné.

Néanmoins un grand pas en avant avait été accompli en chirurgie, tant en ce qui concernait les malades qu'en ce qui touchait aux médecins. Aujourd'hui que l'on peut affronter sans la moindre souffrances d'innombrables interventions, on devrait accorder une pensée à Morton, pionnier de l'anesthésie.

Mais Morton ne fut pas récompensé de ses efforts et de ses sacrifices. Son gaz - qu'il appela "letheon", d'un mot grec - ne fut jamais breveté. D'autre part, de nombreux médecins sans scrupules osèrent affirmer qu'ils avaient été les premiers à utiliser le protoxyde d'azote, et que Morton n'avait droit à aucune reconnaissance.

Si Morton n'avait pas été le premier, c'est tout de même lui qui avait eu le courage de soutenir à fond l'idée de l'anesthésie et c'est à lui seul que revenait le mérite de l'avoir fait triompher.

Morton se défendit comme il le put et intenta même de nombreux procès. Mais c'était un genre de combat pour lequel il n'était pas fait et il perdit tous ses biens auprès des tribunaux. L'homme qui avait mené victorieusement la bataille contre la douleur et qui lui avait consacré sa vie et ses forces, mourut seul, pauvre, oublié, dans sa cinquantième année.
 

Voir aussi : Les articles dans Spidey  /  Les articles dans Strange  / 
 
 
 



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