Comics-Lug sur Facebook




 
Paru dans Strange Spécial Origines 172bis d'avril 1984Strange Spécial Origines 172bis
 

Stan Lee raconte les origines des Super-Héros !

Dormammu... un démon d'outre-monde !


Dormammu, au moins, eu le mérite de nous poser une colle inédite. Vous demandez laquelle ? Très bien, excellente question !


D'abord, Dormammu présente une particularité unique dans les annales des super-vilains : celle d'avoir précédé sa propre existence. J'entends par là que son nom était abondamment cité dans nos pages en un temps où nous-mêmes n'imaginions pas que le gars puisse revêtir une quelconque réalité objective. Exemple : au moindre signe avant-coureur de crise, Doc Strange s'exclamait "Par le Maléfice de Dormammu l'Effroyable !", à moins qu'il ne fût question des "Ténébreuses Provinces de Dormammu". Où se situaient les "provinces" en question, quelle était leur topographie, il eût été vain de nous le demander. Dormammu n'était qu'une formule, destinée à donner le ton. Comme les inoubliables "Cohortes séculaires de Hoggoth", ou "Munopor aux Innombrables Lunes" - qui n'étaient pas les mêmes que ses "Lunes Mystiques", attention ! On avait recours à tout ça dans la conversation courante, sans envisager de faire intervenir dans le scénario une Lune de Munnopor en tant que réalité géologique... Quant à "Hoggoth", la terminologie étant ce qu'elle est, l'appellation pouvait désigner aussi bien un chef d'armée qu'un corps céleste habitable. Nous n'étions sûrs de rien !

Et soudain, il y eut le courrier des fans. Dès sa parution, Doc Strange en suscita une avalanche de tous les points du globe. Plus, si j'ai bonne mémoire, de quelques dimensions périphériques mal homologuées. Ce nom de Dormammu, on ne sait trop pourquoi, empêchait manifestement nos fans de dormir. Ils étaient tous là à se creuser la tête : a quoi ça pouvait bien ressembler, un "Dormammu" ?

Là, j'étais drôlement coincé, je l'avoue. J'avais bêtement inventé un nom, il allait falloir créer une entité qui aille avec... Mince de devinette ! Enfin, grâce au ciel, je n'étais pas seul pour l'élucider. Steve Ditko, c'est l'homme sur qui on peut toujours compter en cas de catastrophe. Tous les marvélophiles s'en souviennent : Steve avait été à Doc Strange ce que Jules fut jadis à César : à la fois illustrateur et co-scénariste des premiers épisodes de la série, il avait donné vie et substance à notre héros naissant avec cette virtuosité qui n'appartient qu'à lui. Nous eûmes donc un colloque d'urgence. "Dormammu au balcon !" hurlait de toute part le choeur des marvélopathes assemblés. Très bien. Que Dormammu soit !

Ce point une fois décidé, nous nous trouvâmes devant le problème annoncé plus haut. Ayant collationné les différents qualificatifs accrochés traditionnellement au nom de Dormammu, nous repérâmes un "Monarque des Ténébreuses Provinces", un "Seigneur du Royaume de l'Ombre", et un tas d'autres considérations du même tonneau. Le hic, c'est que dessiner de Ténébreuses Provinces ou un Royaume de l'Ombre, ça n'allait pas de soi. D'autres, à notre place, n'auraient pas hésité à reproduire Greenwich Village et à l'arroser de quelques décalitres d'encre de Chine, mais chez Marvel, on ne mange pas de ce pain-là ! Nos lecteurs à nous ont droit à autre chose ! Nous rêvions pour eux d'une mise en scène mystique, magique, inquiétante, et surtout réelle ! Si réelle que nous, ses chroniqueurs, devrions donner l'impression de l'avoir personnellement visitée ! Ayant harcelé nos fans mois après mois avec ce Dormammu évanescent et vaguement terrible, nous nous sentions moralement tenus de le leur infliger dans un environnement dépassant leurs espérances les plus folles ! Bref, c'était une gageure... que Steve releva comme vous l'allez voir. En fait, on finit par se demander s'il n'y opéra pas en douce un voyage de reconnaissance, histoire d'en ramener des photos-références plein sa manche !


Le paysage, c'est une chose, mais Dormammu lui-même, hein ? Un "Monarque de l'Ombre", ça devait ressembler à quoi ? Bah, il en aurait fallu davantage pour embarasser Steve. Le Dormammu qui naquit sous sa plume a une physionomie unique entre toutes celles des vilains de B.D., sous toutes les latitudes : un visage... et pas de visage ! Une tête... et autre chose qu'une tête ! Rien qu'à le regarder, on SENT qu'il ne peut s'appeler autrement que Dormammu !
Dormammu
Steve, donc avait mis la main sur le super-vilain de nos rêve, et l'avait campé dans le paysage adéquat. Allions-nous nous déclarer satisfaits de si peu ? Sûrement pas. Nous n'eûmes de cesse d'avoir incorporé au scénario une mystérieuse jeune captive, qui, nous le pressentions, était destinée à assumer un grand rôle dans la vie de Doc Strange. Quant au peuple des Incérébrés à la fois serviteurs et tyrans du Terrible Dormammu, aux formules mystiques percutantes et aux incantations de tout genre, je vous laisse le soin de le découvrir : il faut le lire pour le croire !

Lors de la genèse de Dormammu sachez-le, Doc Strange n'avait pas encore conquis son magazine personnel. Il partageait une revue intitulée "Strange Tales" avec d'autres grands noms de notre cheptel, en l'espèce la Torche Humaine et l'adorable Chose aux yeux de myosotis. Sa première bagarre avec Dormammu dura par conséquent deux épisodes - on n'avait que dix pages mensuelles à lui consacrer. Pour sauvegarder la vérité historique, force nous est donc de vous livrer ci-joint les deux rounds du match Maître des Arts Mystiques contre Effroyable Monarque des Provinces de l'Ombre, tels que les dépeignirent en leur actualité Strange Tales 126 et Strange Tales 127. C'était en 1964...

Un mot d'avertissement avant de vous lâcher dans ma prose. Chaque incantation, qu'elle soit proférée par notre héros ou par son terrible adversaire, doit être murmurée dans le secret de vos âmes ! Surtout, surtout, que pas un mot ne vous échappe ! Tel est leur pouvoir cataclysmique, en effet, que Marvel ne saurait répondre des conséquences sur le plan sidéral... Le monde du Dr Strange, ne l'oublions pas, défie les lois de la physique et celles de la raison logique. Nous livrons à votre discrétion des secrets malconnus, redoutables... Que du moins, l'Univers n'en pâtisse point !

Allez ouste ! En route pour l'univers du Cauchemar, la galaxie du Fantastique, la cosmologie de l'Indescriptible... Mais pour éviter tout accident, récitons d'abord tous ensemble l'une des formules de self-protection les plus définitives que nous ait livrées le Dr Strange :

Au nom de l'Oeil qui contemple,
Par Nemrasset l'Omniscient,
Par le Pouvoir de l'Exemple,
Au nom d'Ashvar Tout-Puissant,
Du mal de l'Ombre,
Gardez-nous, Nombre.


 
                                                                                                 Stan Lee

 

 
 



Créer un site
Créer un site