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Article tiré du magazine Beaux Arts Hors Série 12, Un siècle de BD américaine (Août 2010, 7,50 Euros).

 
 

Le mythe du superhéros

Super ou ordinaire ?

 
Depuis Spider-Man évoluant entre les tours du World Trade Center jusqu’au Captain America en guerre, le superhéros en dit long sur la culture occidentale, notre désir de pouvoir et la folie qui va avec.

Par Philippe Nassif.


 
 
Les super-héros le savent bien : ce sont leurs super-ennemis qui les comprennent le mieux. Plus précisément : qui les comprennent mieux qu’eux-mêmes ne se comprennent. Prenez Fredric Wertham. Confronté dans les années 40 à la montée de la délinquance juvénile, ce directeur de plusieurs services psychiatriques new-yorkais a l’idée d’interroger ses jeunes patients sur leurs lectures. Et se rend compte que la plupart d’entre eux lisent des comics. Wertham part en croisade. Il publie en 1954 "The Seduction of The Innocent", qui viendra briser net le premier âge d’or des superhéros. Car le disciple de Freud n’hésite pas à dévoiler leur intime vérité. A savoir ? Superman est épris d’un inquiétant sentiment de toute puissance. Batman et Robin sont homosexuels. Wonder Woman est fan de bondage, elle aime les filles, son exemple détourne les jeunes femmes de leur rôle d’épouse soumise. Et, honnêtement, comment lui donner tort ?
Car, évidemment, les comic books encapsulent tout cela – et bien plus. C’est que depuis leur naissance en 1938, les superhéros sont aux avant-postes de la subversion pop. Leurs costumes qui tapent anticipent le goût du simulacre fashion. Leurs mœurs hors la loi devancent l’anticonformisme rock’n’roll. Leurs prouesses athlétiques s’imposent comme la bande-annonce de la libération des corps que la révolution des mœurs concrétisera. Leurs affrontements cosmiques sont un prélude naïf aux embardées psychédéliques des sixties : l’âge d’or des superhéros est une bombe psychique qui va débrider l’imagination, les rêves et les désirs des adolescents. Disons-le plus métaphysiquement : l’industrie artisanale des superhéros comic books est sans doute le premier laboratoire à la fois clandestin et mass-médiatique que l’Occident s’est donné pour explorer la nouvelle phase de son histoire. Celle qui commence par la "mort de Dieu" - mais "c’est nous qui l’avons tué", précise Nietzsche. Avec l'essor de la civilisation capitaliste, le ciel se vide, l’excès se déploie dans l’immanence, et l’ère du monstrueux, du freak, du mutant s’ouvre. Dès lors, l’impossible mission dévolue à cette humanité abandonnée par le divin est : comment dealer avec sa part sacrée ? Comment donner à son excès une forme ? Une verticalité ? Un sens ? La réponse, nous la connaissons tous : "It’s a job for Superman !" En vrai, c’est surtout un job pour une poignée de post-ados juifs qui, comme n’importe quel nouveau venu aux States, rêvent de la vie en grand. L’histoire retiendra en effet que Superman est né en 1932 – mais ne se retrouvera en couverture d’Action Comics 1 qu’à l’été 1938 – dans les cerveaux de Jerry Siegel, scénariste, et Joe Shuster, dessinateur. Que Batman est le fruit de l’imagination de Robert Kahn, alias Bob Kane. Et que Captain America est conçu par Joe Simon et surtout Jacob Kurtzberg, qui signe Jack Kirby. Oui, mais pourquoi ? Il faut croire que des gosses élevés dans cet "athéisme avec Dieu" qu’est le judaïsme, d’après le philosophe Jean-Luc Nancy, étaient les mieux placés pour réinventer le sacré dans une Amérique en pleine déroute spirituelle. Lestés d’une double identité, voilà des artistes issus du peuple du Livre – Clark Kent n’est-il pas journaliste ? – qui veulent réussir dans la nation de l’image – Superman n’arbore-t-il pas un pur logo pop art sur sa poitrine ? Des créateurs dont les familles cultivent la mémoire des héros extraordinaires, des légendes frappantes et d’une histoire tragique. La légende du Golem, cette créature d’argile façonnée par le rabbin de Prague pour protéger les Juifs, est la matrice du surhomme Captain America mis au point par des scientifiques pour combattre les nazis. Le destin de Batman qui, enfant, a vu ses parents assassinés par des gangsters, résonne fortement avec l’immémoriale – et, à la fin des années 1930, très actuelle – persécution des Juifs.



 
Superman contre Hitler

Dès le premier numéro d’Action Comics affichant en couverture Superman soulevant une voiture, le succès est immédiat. L’homme au collant bleu et à la mèche rebelle s’impose comme l’un des plus puissants mythes des Etats-Unis, ce pays sans nom condamné à se réinventer sans cesse. De fait, les superhéros ne vont pas tarder à devenir les fiers soutiens d’une propagande antinazie : en 1940, Look publie une planche étonnante où l’on voit Superman saisir Hitler à la gorge et le menacer d’un "coup de poing strictement non aryen". "Superman est juif !" s’écrit le ministre de la Propagande nazi Joseph Goebbels, et il n’a qu’à moitié raison. Après tout celui qui ne craint rien sinon la kryptonite, n’a-t-il pas pour devise "Truth, Justice and American Way" ? Les ventes sont décuplées par la guerre et les comics connaissent leur âge d’or : ce temps oublié où les superhéros étaient bons, magiques, héroïques et sans nuance. Autrement dit, à l’avant-garde de la révolution pop qui électrisera les corps, les esprits et les désirs dans les sixties. Et donnera ainsi naissance à "l’âge d’argent" des superhéros comic books.
Car après le coup d’arrêt des prudes années 1950 – sous l’influence de Wertham, les comics sont soumis à une commission de censure et les gosses se cachent pour lire – les superhéros vont connaître un second souffle avec la prise de conscience de la génération baby boom. Chez DC Comics, le génial Stan Lee s’associe à Kirby pour donner naissance à Spider-Man (voir sa fiche Marvel Universe). Qui, dès le premier numéro, comprend que la vie de superhéros n’est pas si facile : "Avec de nouveaux pouvoirs viennent de nouvelles responsabilités", lit-on sur la couverture. Oublié, le temps de l’innocence : ce qu’il y a de plus passionnant dans les aventures de Spider-Man, c’est la vie chaotique de Peter Parker. Et pour cause : il est l’exacte métaphore de l’adolescent qui sent des forces obscures grandir en lui, voit un liquide jaillir de son corps lorsqu’il joue du poignet, est taraudé par la culpabilité : bref, découvre le sexe. Spider-Man, notons-le au passage, est également le prototype du branché précaire : photographe crevard le jour, star lookée la nuit, et qui vend aux journaux les images de ses propres exploits.
Mais en 1965, Spider-Man est surtout une icône du Civil Right Movement : une enquête du magazine Esquire révèle que les jeunes américains le citent volontiers aux côtés des révolutionnaires Malcolm X, Che Guevara et Bob Dylan. C’est un temps où l’esprit du monde bascule sur ses gonds : le spectacle marchand, la politique révolutionnaire, la rock attitude et la désorientation existentielle composent l’indémêlable figure de l’excès de la société du luxe. L’incroyable Hulk incarne à l’état pur la colère sans emploi à quoi nous réduit le système de la consommation. Green Lantern se transforme en un vaillant gauchiste se battant contre la guerre du Vietnam, l’oppression des pauvres, le désastre écologique et le racisme. Nick Fury, agent d’une très secrète cellule de contre-espionnage, s’impose comme une véritable rock star – c’est que son dessinateur Frank Steranko porte le sens du mouvement jusqu’à l’abstraction, enrichissant les comics de magnifiques motifs expressionnistes, pop art et op art.
Le silver age des comic books va se clore au crépuscule des années 1970 sur l’une de ses plus éclatantes réalisations. Les X-Men de Chris Claremont et John Byrne capturent en effet le noyau ontologique du superhéros : des mutants qui vivent leurs super-pouvoirs comme une malédiction avant de les convertir en une vocation, des freaks de bonne volonté pourchassés par les humains old school. Geek, gay ou métèque, n’importe quel lecteur qui se sent à la fois spécial et persécuté est appelé à s’identifier à eux.

Mais quelque chose de sombre menace les superhéros : Wolverine, le mutant aux longues griffes rétractables devient le X-Man favori des lecteurs. Nul doute que plus d’un futur yuppie sans foi ni loi s’est fantasmé dans ce nouveau Golem au cynisme en titane. Bienvenue dans les 80’s : son show reaganien, son désespoir politique, son capitalisme financier. En 1986, Lex Luthor, l’ennemi juré de Superman, en profite pour changer de métier : il n’est plus un scientifique fou, il devient un avide patron de multinationale. C’est d’ailleurs cette année-là que l’histoire des superhéros se brise en deux. Car maintenant plus personne ne peut croire qu’un guignol en costume joue les héros par pur esprit de générosité : forcément, il lui manque une case. Et c’est ainsi que paraissent les deux chefs-d’œuvre qui vont ouvrir le troisième âge du superhéros : les Watchmen et Dark Knight. Dans ce dernier, Frank Miller offre à Batman une noirceur épique, une saga tragique, un poème nihiliste. Et alors que les comic books sont désormais concurrencés par MTV – où sévit un mutant nommé Michael Jackson – la série s’achève dans les catacombes : Batman s’y enfonce pour survivre de façon underground avec ses jeunes disciples – "Ce sera une bonne vie", estime-t-il. Le choix d’Alan Moore est plus radical encore : ses Watchmen sont la deuxième génération, vieillissante, de justiciers en collants que les premiers succès des comics de superhéros avaient inspirés. Ils sont humains, trop humains : impotent (le Hiboux), ambivalent (le Clown), taré (Rorshach). Watchmen est un passionnant roman graphique, il marque la fin des superhéros tels que nous les connaissons, et l’émergence d’une sensibilité nouvelle. Car voilà : Alan Moore n’est pas américain mais anglais, et il s’est initié à l’ésotérisme druidique. Il va ainsi donner essor à une poignée de British surcultivés et finement mystiques. Neil Gaiman signe "un comic book pour intellectuels", dira Norman Mailer : Sandman revisite les grands mythes littéraires d’Occident – Orphée, Dante ou Shakespeare – et explore, au-delà du bien et du mal, la possibilité d’une transmutation des valeurs. Grant Morisson conte les aventures d’une confrérie de punks ésotériques – The Invisibles – et sera quasiment intégralement pompé par le film Matrix des frères Wachowski. Tout se passe comme si, après les juifs d’Europe de l’Est, c’était au tour des païens d’Europe de l’Ouest de prendre en charge la part sacrée de l’Occident mass-médiatisé. Dans American Gods, Neil Gaiman ne met-il pas en scène un affrontement au centre des Etats-Unis entre anciens dieux – africains, irlandais, sibériens ou chinois – importés par les immigrants puis peu à peu délaissés, et nouveaux dieux – télévision, drogue, dollar ? Puis le 11-Septembre est venu. Une planche célèbre montre Spider-Man défait au bord du WTC en ruines. Georges Bush, avec son "axe du bien" se prend pour une caricature de Superman. Ben Laden, avec ses apparitions spectrales, fait un parfait supervilain – Joker, par exemple. Bref, le XXIème siècle s’avère plus comics que les comics eux-mêmes. L’excès a définitivement quitté le territoire de l’imagination : il s’est inscrit dans le réel. Et laisse aux auteurs de comics deux options. La première : se réfugier dans une culture antiquaire dédiée à la préservation d’une tradition plus vieille que le rock. Ainsi Michael Chabon rend hommage au genre en signant le magnifique roman les Aventures extraordinaires de Kavalier et Klay, fortement inspiré par les vies de Siegel et Shuster. The Escapist, le personnage de superhéros qu’il invente, donne lieu à un comics teen et mélancolique : l’Artiste de l’évasion. Ou l’histoire d’un lycéen découvrant à la mort de son père la passion que ce dernier avait nourri pour les comic books. Il se met en tête de publier les nouvelles aventures d’un  superhéros oublié, connaît un beau succès, se fait finalement dévorer par l’industrie des comics.
 

Trop humain

Deuxième option : se jeter dans le réel gore des années 2000. Tel le stupéfiant Kick Ass écrit par l’Irlandais Mark Millar, où un lycéen se demande pourquoi tout le monde veut devenir Paris Hilton mais personne ne veut être un superhéros. Il passe à l’acte en enfilant un costume tout vert. Mais il se fera surtout torgnoler par la mafia locale. Kick Ass franchit un cran de plus par rapport aux Watchmen : ce ne sont plus les héros qui sont de humains foireux mais les humains qui sont des héros foireux. Fin de l’histoire ? Non, car Mark Millar ne peut s’empêcher de mettre en scène une superhéroïne inédite : l’extraordinaire, émouvante et drôle Mindy, alias Hit Girl. Une fille masquée âgée de seulement dix ans, mais élevée par un père fou de comics et devenue une adorable machine à tuer – "She was like John Rambo meets Polly Pocket". Soit l’exacte métaphore des nouveaux kids qui, dans l’immanence de la société du spectacle, se débrouillent avec une classe internationale.
Les comics donneront-ils encore des chefs-d’œuvre ou sont-ils définitivement dépassés par la puissance hypnotique des écrans ? Qu’importe, puisque les superhéros ont de toute façon accompli leur mission sur terre : accompagner en rêve et en pensée, en mots et en images, l’imprévisible marche d’une humanité vers sa déshinibition. Et de fait : les mutants sont désormais parmi nous. Je veux parler des gosses d’aujourd’hui, speed et précis, imaginatifs et ubiquitaires. Toujours en excès mais désormais bardés de prothèses électroniques et de savoirs techniques. Et d’où surgira une génération inédite qui, ayant hérité de nouveaux pouvoirs, ne devrait pas tarder à se poser la question de ses nouvelles responsabilités.
 
 
 
 

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