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Il était une fois... quatre   (FF 1 à 102, dernière partie)

 
Alors que les derniers épisodes avaient un caractère lent et un tantinet répétitif (les Fantastic Four opposés pour la énième fois au Doctor Doom et aux Frightful Four), la période suivante, qui s'étend des numéros 44 à 67, est particulièrement riche, en particulier la première dizaine de numéros. Il faut dire qu'après quelques tentatives d'histoires en deux ou trois épisodes, Lee et Kirby maîtrisent mieux l'histoire à suivre et sont prêts à donner aux F.F. la dimension cosmique vers laquelle la série tendait petit à petit.


Cependant, à la grande différence de Thor, Fantastic Four ne perd jamais le contact avec l'humanité de ses héros et leurs soucis quotidiens. Reed et Sue s'installent dans un bonheur popote, Ben continue de courtiser Alicia et Johnny reprend ses études. A l'université, il fait la connaissance de Wyatt Wingfoot, géant indien qui partagera plusieurs aventures des F.F. Une intrigue secondaire concernera même les efforts du responsable de l'équipe de football pour convaincre Wyatt de s'y joindre. Visiblement, cette histoire n'intéresse que moyennement Kirby qui finira par l'abandonner sans conclusion.


En l'espace d'une dizaine de numéros, les Fantastic Four vont découvrir la race secrète des Inhumans (44 à 48), affronter Galactus et son hérault le Silver Surfer (48 à 50), et rencontrer le premier super-héros noir, the Black Panther (52 et 53). Ajoutons pour compléter ce tableau que le numéro 51 voit la première incursion dans la Negative Zone, où les F.F. retourneront souvent.


Si the Black Panther est un peu négligé par Kirby (mais vite récupéré par Roy Thomas dans The Avengers), les Inhumans deviennent un élément important de l'arrière-plan de la série. Il faut dire que cette famille à super-pouvoirs concentre divers thèmes récurrents dans l'oeuvre de Jack Kirby : le peuple caché (comme les Atlantes de Sub-Mariner), le groupe familial (rappelant les Fantastic Four mais aussi Thor) et la rivalité entre frères ennemis (présente dans Thor). Ici, c'est l'opposition entre le noble Black Bolt et le traître Maximus qui est au centre du drame. Pendant un an, Fantastic Four est parasité par le récit parallèle des efforts des Inhumans pour détruire le dôme indestructible érigé autour de leur cité par Maximus. L'affaire est importante puisque Johnny Storm est tombé amoureux de la jeune Crystal et que la barrière les empêche de se retrouver. Notons au passage que Stan Lee décalquera sans vergogne cette situation des amoureux séparés par une barrière indestructible dans sa version du Silver Surfer deux ans plus tard.


Le Silver Surfer tel qu'imaginé par Jack Kirby n'est pas encore le geignard cosmique qu'en feront Stan Lee et John Buscema. C'est un innocent détenteur d'un pouvoir immense, que sa naïveté rend dangereux, que ce soit lors du conflit avec the Thing (55) ou du vol de ses pouvoirs par Doctor Doom (57 à 60). La personnalité de ce "premier" Surfer laisse supposer que Kirby le concevait comme créé de toutes pièces par Galactus et sans expérience de la vie et de la mort.


Avec tous ces invités plus ou moins permanents, les Fantastic Four font parfois figures de personnages secondaires dans leur propre série. C'est comme si Jack Kirby, après n'avoir créé qu'une partie de l'univers Marvel (partie suffisamment importante néanmoins pour qu'elle lui échappe déjà), avait décidé de créer au sein de la compagnie son propre "univers Kirby" concentré sur Thor et Fantastic Four. C'est d'ailleurs au sein de Thor que paraîtra sous forme de back-up régulière une série consacrée aux origines des Inhumans.



Passé le numéro 67 et, grosso modo, jusqu'au numéro 80, la série marque le pas comme si Kirby devait digérer tous les élèments qu'il a introduits. C'est une période de remakes où the Thing affronte de nouveau ses partenaires sous l'emprise d'un super-méchant (cette fois the Mad Thinker) et où le Surfer et Galactus se fendent de quelques apparitions qui n'apportent rien à leur gloire. Johnny ayant abandonné ses études pour filer le parfait amour avec Crystal, Fantastic Four manquerait sérieusement de continuité dramatique sans la grossesse de Sue, élément introduit dans Fantastic Four Annual 5 et amené à son terme dans l'Annual 6.


A cette époque Kirby (et sans doute, encore que dans une moindre mesure, Lee) maîtrise encore bien la série et s'y implique. Cette grossesse en "temps réel" est une nouveauté dans les comics, la seule entorse faite au réalisme étant que le bébé tient vraiment peu de place dans le ventre de sa maman. Sue Richards née Storm n'est pas du genre à être enceinte jusqu'aux yeux !


La dernière période qui va du numéro 81 (arrivée de Crystal dans le groupe en remplacement de Sue, en congé maternité) au départ de Jack Kirby au numéro 102, est marquée par un désintérêt croissant des créateurs pour leur création. La lecture des dialogues fait penser que Stan Lee n'intervient plus du tout dans leur élaboration, se contentant d'entériner les suggestions de Kirby.


Les Fantastic Four, assez rapidement rejoints par Sue, ce qui en fait officieusement les Fantastic Five, continuent les remakes de moins en moins inspirés de leurs anciens exploits. La visite chez les Inhumans (82 et 83) fait penser à un galop d'essai de la future série du groupe dans Amazing Adventures. La promenade dans la Latvérie du Doctor Doom est un hommage très appuyé à la série télévisée The Prisoner. Tellement appuyé que chez n'importe qui d'autre que Kirby, on n'hésiterait pas à parler de plagiat. Le retour de Mole Man (88 et 89) et la visite de the Thing sur une planète peuplée de skrulls qui rejouent l'époque de la prohibition (90 à 93) sont aussi des hommages ratés, l'un aux grandes heures de la série, l'autre aux films de gangsters des années 30.



Le coup de grâce est porté à la série quand une décision éditoriale oblige tous les titres Marvel à revenir à des histoires complètes en un épisode. Cette décision est motivée par la baisse des ventes que connaissent à cette époque tous les comics, et pas seulement ceux de Marvel. En revenant à des récits courts, Stan Lee espère attirer de nouveaux lecteurs, qui autrement ont toutes les chances de tomber en plein milieu d'un récit à suivre. Cette décision montre à quel point le si malin Stan Lee méconnaît les forces de la maison d'édition qu'il a lui-même contribué à créer. Marvel se distingue de ses concurrents par la complexité de ses intrigues et les moyens donnés aux auteurs de les développer sur plusieurs numéros. Hautement impopulaire, la politique dure que quelques mois, qui coïncident hélas avec les derniers mois de Kirby sur la bande.


Son style a évolué vers de grande cases, occupant parfois une page entière, et des dialogues plus elliptiques que la moyenne Marvel. Dans de telles conditions, un épisode suffit à peine à raconter l'ébauche d'une histoire. Visiblement, Jack Kirby s'en fiche et fonctionne en pilote automatique. La bande stagne complètement et vit sur ses acquis. Le numéro 100, qui devrait célébrer dignement le premier grand anniversaire de la plus ancienne série Marvel moderne, est tout juste l'occasion d'une bataille sans conviction contre des androïdes affectant l'apparence des anciens ennemis du groupe.


Le seul événement important de cette période est l'introduction de la sorcière Agatha Harkness, qui servira de nounou au bébé de Reed et Sue. Dans le même numéro (94) les heureux parents se décident enfin à lui donner un nom plus d'un an après sa naissance. Que le plus grand génie de la Terre et sa très débrouillarde épouse aient si longtemps à opter pour Franklin (le prénom du père de Sue) et Benjammin (le prénom de the Thing) en dit long sur la vraisemblance de la série à ce point. A moins que cela n'en dise long sur le désintérêt des auteurs pour leur propre création. Le départ de Kirby en plein milieu d'une histoire en deux parties ne fait que confirmer cette impression.


Sans doute vaut-il mieux oublier les deux dernières années de Kirby sur Fantastic Four et se rappeler seulement des meilleurs moments de la série. Selon ses goûts, le lecteur préférera les débuts ou la période dite "classique" mais une chose est sûre : ces comics sont parmi les meilleurs, sinon les meilleurs qu'a produits Marvel durant sa longue existence. Rien que pour Fantastic Four, Lee et Kirby méritent amplement de figurer dans les histoires de la bande dessinée.


 
Jean-Paul Jennequin

 


Voir aussi : Il était une fois quatre (1) / Il était une fois quatre (2) / Il était une fois quatre (3) / La Machination de Fatalis / Le Maître des Maléfices / Archie Goodwin / Les FF in Nova 177 / Les FF dans la Boutique / Les FF dans Nova / Comic Box 54 / Comic Box HS 3 / Courrier de Fantask / Couvertures de Jack Kirby / Fantask / Fiche Puppet Master / Fiche Super-héros du Spécial Origines 139bis / Intégrale Fantastiques 1968 / Interview de Joe Sinnott / Jack Kirby / Kirby, l'homme, le maestro / John Buscema / John Byrne / L'Age d'Argent / Fatalis in Strange 56 / Les 4 Fantastiques / Les albums des FF / Marvel / Mensuel Marvel / Namor / Nova / Scarce 46 / Strange Spécial Origines 139bis / Spécial Origines 199bis / Spidey 67 / Spécial Origines 178bis / Stan Lee in Comic Box HS 3 / Le Surfer d'Argent / L'Homme-Taupe (Mole Man)  /  Black Panther  /  John Buscema in Strange 50
 

 
 
 



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