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Daredevil - Le Diable s'habille en kevlar (Article extrait de Pop Corn 14)

Pop Corn 14




Navrant navet (et au carré, pour ceux qui ont tenté Elektra), Daredevil version Ben Affleck avait laissé l'avocat aveugle au fond d'une poubelle, abandonné aux chiens. Autant parler de mise à mort d'un univers. Il fallait bien une décennie pour purger les esprits et établir un nouveau référent...          Texte Tenzil Kem
La série daredevil
A l'heure de dégainer le premier mouvement de leur stratégie TV, Netflix et Marvel ont juste pondu l'événement télévisuel de ces dernières années. Le Daredevil de 2003 était froid comme la pierre ; le DD version 2015 est chaud comme le sang.


Les origines de DD
Apparu pour la première fois en 1964 sous les plumes de Stan Lee et Bill Everett, Daredevil doit jouer le rôle d'un "Spider-Man bis", ancré dans la ville et la proximité. Arrivé en France en 1970, avec une publication assurée par les éditions Lug dans le périodique Strange, il peine à convaincre. Il faut attendre la version réinventée par Miller à la fin des années 1970, urbaine et noire, pour que le personnage gagne son identité. Trente ans plus tard, The Man Without Fear écrit par Bendis et illustré par Maleev présente un autre Matt Murdock, cette fois-ci revenu de tout, trahi, son identité secrète dévoilée au public, quittant les atours civilisés pour descendre une dernière fois dans la rue et y prendre le pouvoir. Les thèmes y sont la justification de la violence, la vengeance, le renoncement, l'élévation du mal. Un chef-d'oeuvre pour beaucoup, une trahison pour certains, un choc pour tous. La série fera d'ailleurs partie de la collection "MAX", qui n'hésite pas à jouer sur la violence, le langage cru et le sexe.

Au croisement
La série télévisée proposée par Netflix opère clairement une synthèse des versions de Miller et Bendis, empruntant le meilleur à chacun. L'épisode fondateur, The Man Without Fear scénarisé par Miller et dessiné par John Romita Jr. (paru en version intégrale en français), sert de base au personnage et à son idéologie. De noir vêtu, il n'est pas encore superhéros, ses valeurs sont chancelantes, il se cherche. De Bendis, la série emprunte l'omniprésence de la mafia, le traitement psychologique et l'ambivalence morale de la notion de justice. Jeph Loeb, le chef du département télévision de Marvel, le rappelle lui-même : "Pour beaucoup, le traitement sombre et ancré dans la criminalité ordinaire porté par Bendis et Miller était non seulement unique, mais également parfaitement cohérent avec le personnage. C'est ce qu'il lui fallait." Daredevil s'est trouvé, et ça ne va pas forcément plaire. Loin d'en faire un show proche des premières séries de superhéros, avec cabrioles et collants de couleurs vives, le showrunner de la série, Steven DeKnight, le plonge donc dans les univers troubles de ces deux auteurs majeurs du comics. Il construit la série comme un drame humain, non comme une distraction : "On s'imaginait toujours qu'on tournait pour The Wire." Belle référence, pas très teenage...


Street level hero
L'histoire est un fil constant de 13 épisodes sans décrochage. Elle révèle l'enquête menée par l'ingénue Karen Page et le reporter Ben Urich d'une part, et d'autre part l'évolution de Matt Murdock, l'avocat aveugle vigilante solitaire, alors qu'il ne cesse de traquer sa proie Wilson Fisk tout en essayant de définir sa nature de justicier. Cette histoire est aussi celle d'un quartier, Hell's Kitchen, (Manhattan, New York), de la guerre des gangs qui l'ensanglante et du combat de deux hommes qui s'opposent pour le sauver de la déliquescence. Cette histoire est enfin celle de personnages qui justifient leurs actes par le besoin de protéger leurs proches. Et pose ainsi une question : qu'est-ce qu'un héros dans le monde d'aujourd'hui ? C'est donc un monde de faits divers. L'accident de Matt (présenté comme un fait divers parmi d'autres), la traite des blanches, le rapt d'un enfant, une agression dans une rue, la série met en scène une criminalité collective. Il ne s'agit pas d'évoquer, mais de montrer. Cette scénarisation de l'horreur tranche aussi violemment avec l'univers habituellement édulcoré de Marvel, car elle intervient dans le cadre du quotidien. Nul supervilain ne hante la rue ; l'ennemi, c'est la mafia. Et comme dans le Dark Knight de Nolan, ou encore la série Gotham, un traitement particulier est réservé à la criminalité. Mais Daredevil joue plus encore la carte du réalisme. Mafias chinoise, américaine, russe et yakusas ont d'ailleurs leurs soucis ordinaires, ici un pistolet qui ne marche pas, là quelqu'un qui ne fait pas ce qu'il faut. Et la plupart des personnages ignorent l'existence de cette criminalité, à l'instar de Foggy, pourtant natif et avocat du quartier. Daredevil, comme le Punisher, fait plus que jamais partie des "héros de la rue". Et d'ailleurs, la série joue de cette distinction pour amplifier la scission entre le haut et le bas. Plusieurs fois dans la série est évoquée avec horreur la bataille de New York, à la fin d'Avengers. Pour mieux en évacuer la dimension cosmique propre au cinéma : ici, la rue a souffert, les morts sont comptés, le traumatisme est si puissant qu'il n'est jamais nommé. Si le premier Avengers se voulait l'allégorie du 11 septembre 2001, Daredevil reflète le monde qui en découle. "Comme c'était le cas à New York après le 11 septembre, dans le monde de Daredevil on ne nomme pas la catastrophe, on ne s'épanche pas sur la manière dont on l'à vécue, ni sur nos sentiments de manière générale. Tout le monde sait que chacun a souffert d'une manière personnelle", explique Jeph Loeb sur la manière de relier la série au Marvel Cinematic Universe. Sauf qu'en sous-texte, l'ambiguïté de notions de bien et de mal s'amplifie encore par ce traitement : le top du grand spectacle est une catastrophe humaine. Clairement, Daredevil préfigure le trauma initial qui ouvrira les deux films Civil War.

Pas pour les enfants
Les producteurs avaient promis une série noire destinée aux adultes, et ils n'ont pas menti. "Nous flirtons avec l'interdiction aux mineurs", se vantait Steven DeKnight, livrant quelques références cinématographiques qui l'ont inspiré : Un après-midi de chien, French Connection ou Conversation secrète, des films durs, chantres du polar sombre et sale né avec les années 1980. DeKnight affirme d'ailleurs n'avoir jamais été freiné dans son élan par la commanditaire Netflix. Les combats au sol, à ce titre, sont spectaculaires et uniques dans ce type de série. Chorégraphiés par Philip J. Silvera, le coordinateur du dernier Batman et de la plupart des films de Marvel, ils se resserrent autour de corps-à-corps proches de la démonstration de Krav-maga. "Pour définir un superhéros, il faut déjà commencer par lui attribuer un rapport au monde, explique-t-il, or Daredevil est un homme qui doit gagner ses combats en surpasant la douleur par la détermination. De la même manière, au niveau des tecniques de combat, il fallait styliser, mais légèrement, aller vers le réalisme et la recherche d'efficacité." Le sommet de cette mise en scène se trouve au milieu du second épisode, avec un plan-séquence dans un couloir particulièrement long qui rappelle inévitablement Old Boys. "Il faut au moins une semaine pour préparer une scène comme celle-là au cinéma, mais nous n'avons eu que quelques jours. Sept ou huit prises ont été nécessaires avant d'avoir la bonne, mais cette scène est vraiment un seul plan-séquence. Charlie Cox et le cascadeur changeaient de place hors champ, le long d'un combat qui cumule au moins 105 coups portés."


Ciné vs télé
Il y a le monde d'en haut, du cinéma, avec ses phases, ses grands films grand spectacle, avec ses gros bras, ses héros friqués et ses luttes cosmiques. Et il y a désormais le monde d'en bas, celui de la télé, avec ses héros de la rue, fauchés, qui luttent pour un bout de trottoir, qui souffrent et meurent dans l'indifférence. A l'heure où la seconde phase se referme sur Avengers : l'Ere d'Ultron, l'offensive lancée sur la série télé est bien amorcée. Et l'époque qui s'ouvre avec l'arrivée de Daredevil risque de rendre Netflix plus attractif que la salle de ciné. Pour la première fois depuis son lancement, il y a une véritable raison de s'abonner à Netflix. Incontestable réussite dès son lancement, Daredevil a de quoi conquérir les fans et les profanes, comme en témoigne sa note de 9,3/10 sur le site IMDb. Un pari au long cours, puisque Marvel/Netflix devra faire surfer ses trois autres miniséries sur la vague. De bon augure pour The Defenders, censé regrouper les héros télé, comme le fait Avengers avec les héros de cinéma.
 

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