Comics-Lug sur Facebook



 
                           Paru dans Geek 5 de février-mars 2010                                Geek n°5
 

Comics US
L'autre World Wide Web



Spider-Man ne ficelle pas que les vilains dans sa toile, il embrouille aussi les lecteurs, parfois repoussés par un univers tentaculaire, dont le moindre écart vous fait perdre le fil.

Texte : Cyril Durr




Amazing Spider-Man, Ultimate Spider-Man, Spider-Man et les Vengeurs... Ah, non, les New Avengers, à ne pas confondre avec les Mighty Avengers ou les Dark Avengers, eux-mêmes inspirés des Thunderbolts et combattus par les Secret Warriors, mais qui n'ont aucun rapport avec les New Warriors... Tu es déjà perdu ami lecteur ? C'est normal, tu viens d'entrer dans le fabuleux (et très peuplé) monde des comics. Et c'est peu de dire que ces sacrés comics tiennent une place à part dans la BD tant ils sont à la fois très populaires mais mal connues. Les grands univers partagés de Marvel et DC sont évidemment en tête dans l'image que se fait le grand public de la BD américaine. En gros, l'on y trouve un tas de mecs et de filles, habillés bizarrement (enfin, si vous étiez fans des Bee Gees étant jeunes, vous ne trouverez pas leurs accoutrements si bizarres que ça) et passant leur temps à se foutre sur la tronche ou à jouer à qui revient le plus vite d'entre les morts. Idées reçues ? Oui, mais basées sur un vieux fond de vérité. Si les milliers de personnages et les centaines de séries propres aux grands éditeurs mainstream constituent une belle aire de jeu, ils évoquent aussi, vus de l'extérieur, une bien peu attractive usine à gaz.



Briser la continuité

Les maisons d'édition s'en rendent évidemment compte et de nombreuses opérations ont été menées afin de faciliter l'arrivée de nouveaux lecteurs. Chez Marvel (qui bénéficie en France d'une meilleure couverture que DC), l'univers Ultimate a été créé pour moderniser les héros classiques. Plus récemment encore, la saga One More Day renvoie Spider-Man à ses fondamentaux en effaçant une bonne partie de la continuité du personnage, quitte à décevoir les plus vieux fans pour tenter d'attirer un mythique nouveau lectorat qui aurait découvert l'Araignée au cinéma. Cette politique de terre brûlée éditoriale n'a portant guère fait ses preuves tant, par nature, un univers partagé restera à jamais plus complexe qu'une série indépendante. Pour finir de jeter le trouble, certains classiques comme Watchmen passent, en France, d'un éditeur à l'autre pour finir, chez Panini, avec trois éditions différentes et une peu enthousiasmante nouvelle traduction. Même une histoire finie en vient à générer la si redoutée valse des hésitations chez le lecteur qui, pourtant, ne demandait rien d'autre que de s'acheter une bonne bande dessinée sans qu'on vienne l'emmerder avec des collections improbables ou des gros mots du genre tie-in ou spin-off.




Réinventer les encapés

Finalement, au petit jeu des titres accessibles et de grande qualité, c'est DC qui s'en sort le mieux avec sa gamme Vertigo. Fables, Preacher, Y the last man, 100 Bullets, We3, Loveless, Neverwhere, autant de séries qui forment un extraordinaire brassage de genres qui va de la fantasy au western en passant par la SF ou le polar. Et même sans passer par les deux géants US de l'édition, un lecteur un peu courageux peut délaisser les grands ponts trop fréquentés pour de petites passerelles menant à des productions indépendantes mais particulièrement brillantes. The Walking Dead, de Kirkman, est un excellent exemple de chef-d'oeuvre d'écriture dépassant complètement le sous-genre (le comic horrifique) qui est censé être le sien. Le Bone de Jeff Smith ou le Strangers in Paradise de Terry Moore, grâce à des thèmes, des partis pris graphiques ou des tons originaux, surpassent également les pauvres stéréotypes censés définir les comics ou, pire encore, le génie créatif des auteurs américains. Il serait risqué de tirer pour autant la conclusion que seules les productions un  peu à part ou méconnues méritent le détour. Le Daredevil de Bendis, le Wanted de Millar ou encore Hellboy de Mignola permettent d'envisager les éternels encapés sous un angle attractif et moderne. Et que dire d'un David Mack qui, avec son Echo, va exploser toutes les conventions, du cadrage au lettrage, alors qu'il s'attaque pourtant au coeur même du mythe super-héroïque ? Les héros masqués ne sont plus aussi monolithiques que par le passé. Ils ont abandonné depuis longtemps le manichéisme et le kitch de l'Age d'Or pour s'adapter à des temps plus complexes et un propos plus subtil. Bien entendu, un genre se définit souvent par ses icônes. Et les comics, qui n'en manquent pas, en souffrent un peu. Car si la narration, le scénario, le dessin ou la colorisation ont tous évolué, les caricatures, elles, restent les mêmes. Superman, avec sa tête de premier de la classe et son slip rouge, parvient à canaliser à lui seul l'essentiel de tout ce qui peut irriter dans un comic. Des muscles et des bons sentiments, des vilains bien méchants, tout cela ne colle guère avec ce que nous attendons réellement d'une histoire. Sauf... sauf peut-être lorsqu'un Jeph Loeb et un Tim Sale accouchent d'un Superman : For All Seasons ou d'un Spider-man : Blue, en nous renvoyant à nos propres peines avec une nostalgie qui brûle l'oeil et titille l'âme. Les grands personnages iconiques pourraient alors être des portes dérobées vers l'immense territoire des comics.




L'aura des héros

Si, pour beaucoup, des Batman ou des Wolverine sont des repoussoirs, ils constituent pour nombre de profanes de précieux guides vers d'autres versants de la montagne Comics. Car finalement, même le si emblématique genre super-héroïque se révèle plus poreux que l'on ne pourrait le penser. Marvel, avec sa ligne mangaverse, a fait appel aux codes nippons. L'éditeur puise également très largement dans les viviers étrangers (et même français, comme avec Olivier Coipel, Aleksi Briclot ou Phil Briones pour ne citer qu'eux). Des titres un peu à part, comme War is Hell ou Magneto Testament vont se révéler très européens dans l'inspiration et le traitement (en prenant pour cadre les combats de l'aviation lors de la Première Guerre mondiale ou encore l'horreur des camps de concentration). Tant dans la forme, les idées de fond que les artistes, les éditeurs américains sont finalement très ouverts. Et presque précurseurs lorsque l'on aborde le Revelations de Jenkins (chez Dark Horse), avec une trame prenant place au coeur du Vatican, ou encore le Girls des frères Luna (chez Image), qui mélange Thriller, épouvante et comédie de moeurs, un cocktail bien éloigné des clichés à base de masques et d'héroïnes aux formes généreuses (ceci dit, il y a tout de même des "formes" dans Girls, les extraterrestres, en passant de l'alien répugnant à la chaudasse bien roulée, ayant fait un pas salutaire vers l'intégration). Et malgré tout, l'image hermétique des comics perdure. Ils finissent par avoir cet aspect sélectif tout simplement parce qu'ils nécessitent un effort de la part du lecteur. Il faut du temps pour pénétrer les grands univers partagés au flux constant, il faut du recul pour découvrir les perles des petits éditeurs ou des auteurs pratiquant l'auto-édition à bon escient. Mais, à la fin, le plaisir est là. Il se trouve même décuplé par ce tâtonnement, ce lent apprentissage, cette démarche active qui met en lumière le rôle essentiel du lecteur comme composant de l'équation magique qui vise à donner vie et sens à des histoires. Car en littérature comme dans la vie, les rencontres qui vous marquent ne sont pas toujours les plus simples.


 

 
 



Créer un site
Créer un site