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Captain America entre en guerre  par Victor Battaggion (Article tiré d'Historia Spécial 18 "Les Super-Héros : Sentinelles de l'histoire du XXème siècle")Historia Spécial 18 sur les Super-Héros



Paris occupé, Londres pilonné, Leningrad bientôt assiégé... En ce printemps 1941, l'Europe se consume sous les yeux d'une Amérique bercée d'illusions isolationnistes. Quand un super-soldat yankee s'en va braver, armé d'un bouclier, les forces de l'Axe...



L'Oncle Sam a besoin d'un super-héros. Puissant. Victorieux. D'un patriote de choc prêt à risquer sa vie pour défendre les Etats-Unis, porte-drapeau de la justice et de la liberté. Qualités requises : sens moral, volnté de fer et capacités physiques hors norme. Il faut bien ça pour que triomphent les valeurs américaines menacées par la bête immonde. Car, très loin, de l'autre côté de l'Atlantique, Adolf Hitler est devenu le Reichsführer de l'Allemagne le 2 août 1934. Un dingue à petites moustaches mais à grandes ambitions, assoiffé de pouvoir et de sang. Après s'être fait les dents sur l'Autriche et les Sudètes (en Tchécoslovaquie), l'homme à la chemise brune dévore la Pologne en septembre 1939. Résultat : la guerre dans toute l'Europe. Voilà les Pays-bas, le Luxembourg et la Belgique à leur tour sous la botte nazie. La France ? Battue, humiliée et résignée, elle signe un armistice le 22 juin 1940. Imaginez ça, les Allemands qui défilent au pas de l'oie sous la tour Eiffel et aux Champs-Elysées ! Seule la Grande-Bretagne de Winston Churchill résiste vaillamment aux hordes nazies. Sacré bonhomme, ce Winston. Mais combien de temps pourra-t-il tenir tête à Hitler ? Vu de New York ou de San Francisco, où l'on pense davantage au prochain match de base-ball, ce n'est qu'une question de temps. La peste brune se répand, inexorable. Aujourd'hui en Europe. Demain en Amérique ? Pourquoi pas, puisque le Führer n'a aucune limite ni aucune morale. Il suffit de lire Mein Kampf (1924-1925), ce ramassis abject de propos antisémites. Qu'est-ce qu'ils lui ont fait, les Juifs ? Jusqu'où ira sa folie meurtrière ? Nul ne sait. Alors, oui, l'Oncle Sam a terriblement besoin d'un super-soldat.




Grande Dépression et esprit étroit

Il y a même urgence, se tracassent le scénariste Joe Simon et le dessinateur Jack Kirby. Comme tout le monde, ces deux juifs américains qui bossent chez Timely Comics (futur Marvel) lisent la presse quotidienne. Et, plus que tout le monde, ils se sentent concernés par le sort de leurs coreligionnaires allemands, polonais ou français. D'autant que le spectre de l'antisémitisme plane au-dessus des Etats-Unis. La Grande Dépression de 1929 a favorisé le développement de l'isolationnisme et de la xénophobie. En ces jours sombres, les deux compères décident de créer un patriote par fascicules BD interposés pour lutter contre les forces du mal. Et là, pas de demi-mesures ! Le visage en partie couvert par une cagoule bleue à ailettes qui évoque Hermès, le dieu messager, leur nouveau justicier se drape dans la bannière étoilée. Sa seule arme, un bouclier, est défensive. Preuve de la nature pacifique du personnage. S'il attaque, c'est pour protéger ! Reste à lui trouver un nom. Super American ? Mauvaise idée. Les héros aux "super-noms" sont légion, Superman en tête. Pourquoi pas Captain America ? Bingo : ça correspond parfaitement à l'idée d'un corps militaire défendant le territoire américain. Gare à toi, Adolf, "Cap" est là, et bien là, pour te donner la leçon que tu mérites !




Né sous une mauvaise étoile

Le premier numéro de Captain America Comics sort en mars 1941. Sur la couverture, le super-soldat de la liberté démolit carrément le Führer tandis que des officiers SS tentent en vain de l'abattre. Grisant. Et gonflé : à cette époque, les Etats-Unis ne sont pas encore entrés en guerre ! Presque du militantisme. Justement, ça mord : les Américains, ces grands enfants, se ruent sur les aventures de Steve Rogers. Né en 1922 dans le quartier de Lower East Side, à Manhattan, le jeune homme issu d'un milieu modeste endure les conséquences de la crise de 1929. Son père, Joseph, chômeur et alcoolique chronique, est mort alors qu'il n'était qu'un enfant. Sa mère, Sarah, l'élève du mieux qu'elle peut jusqu'au jour où une pneumonie l'emporte.

Orphelin, artiste idéaliste, Steve est outré, révolté par les atrocités commises par l'Allemagne nazie. Sur un coup de tête, il s'engage dans l'armée. Les tests physiques sont bien peu concluants. Il est réformé. Trop frêle. Trop malingre. Qui voudrait de lui dans les rangs des GI athlétiques et rompus au combat ? Quel officier mettrait sa vie entre les mains de Rogers ? Personne. Pourtant, l'intelligence, le courage, le patriotisme et la ténacité du jeune homme attirent l'attention du général Chester Phillips. Celui-ci lui propose d'intégrer un projet top secret : l'opération Renaissance. Ce programme expérimental consiste à former une super-armée avec des soldats physiquement parfaits. Steve doit accepter d'ingérer un sérum mis au point par le Dr Abraham Erskine (dont la véritable identité est Joseph Reinstein) et subir des séances de Vita Rays ? OK, si c'est pour la bonne cause !




Le premier et le dernier de sa promotion

Dans le laboratoire le mieux équipé du monde occidental, ultra sécurisé, l'ami Steve reçoit le traitement devant un groupe de hauts gradés. La transformation est un franc succès : "Enfin... Enfin l'accès passe... et la patrie des libertés possède un nouveau défenseur, né à une heure du plus grand péril... Et destiné à symboliser la gloire de l'Amérique !" Hélas, le Dr Erskine, seul à connaître la formule, est immédiatement assassiné par un espion de la Gestapo, Heinz Kruger, faisant de Rogers le premier et, surtout, le dernier des super-soldats. Après trois mois d'entraînement intensif, notre héros endosse l'uniforme de Captain America. A lui le bouclier hypra sophistiqué ! Accompagné du jeune Bucky Barnes, il combat les nuées d'espions, de tueurs et de saboteurs nazis qui sévissent sur le sol de sa patrie, dont l'odieux Crâne rouge. Le tout avec "la soudaineté d'un éclair tricolore". Thwoom ! Crash ! Thwack ! Powww ! Numérotez vos abbatis, messieurs les nazis : voilà le pilier de la démocratie en action !

Ce premier numéro se vend à presque un million d'exemplaires. Un excellent résultat. L'Amérique s'imagine combattre les troupes et les émissaires américains du IIIe Reich aux côtés de Cap' et du fidèle Bucky. Le nouveau justicier de Timely Comics devient un symbole de la liberté, certes, mais aussi un formidable instrument de propagande. Au fil des épisodes, le tandem Simon-Kirby instille, l'air de rien, sa propre vision du rêve américain, ses craintes et ses aspirations. L'Allemagne nazie doit être arrêtée. Coûte que coûte. Pourtant, les Etats-Unis restent officiellement en dehors du conflit - même si Washington cède 50 destroyers à la Royal Navy en septembre 1940.




Tsunami nippon à Hawaï

Le président américain, Franklin Delano Roosevelt, temporise. Il n'a pas le choix. L'opinion publique est opposée à l'idée de s'impliquer dans la guerre. Le 7 décembre 1941, des nuées d'avions japonais attaquent, par vagues, la base navale de Pearl Harbor, dans l'archipel de Hawaï. Outre les importantes pertes matérielles, on dénombre 2335 militaires américains tués et 1143 blessés. Stupeur et tremblements de rage. La nouvelle de l'assaut fait l'effet, selon Goebbels, d'"un coup de tonnerre". Les Etats-Unis entrent dans la Seconde Guerre mondiale. Le monde s'enflamme...

Vous risquez d'être un peu surpris par ce qui va se passer ensuite, mais ça reste sensationnel ! Lisez, Captain America vous attend ! Son rôle ne se limite plus à la protection de la frontière, avec seulement deux trois missions de sauvetage en Europe. Maintenant que les Etats-Unis sont en guerre, le super-héros multiplie les allers-retours sur le Vieux Continent, sapant les plans de Hitler et de son bras droit, l'horrible Crâne rouge - qui se révèle être un industriel américain à qui le Führer a promis une place de ministre une fois l'Amérique en son pouvoir. Comme le résume parfaitement un des soldats nazis en pleine rixe : "Même sans armes, il constitue la meilleure machine à tuer chamais infentée !" Le regard de Cap' se tourne également vers le Pacifique et l'Asie. Sur la couverture du comics d'avril 1942, par exemple, il décroche une droite à un officier japonais (qui ressemble à l'empereur Hirohito), tout en lâchant : "Vous avez commencé ! Maintenant, finissons-en !" En arrière-plan, des navires américains ripostent à une attaque des armées de l'empire du Soleil-Levant. Une pastille rouge rappelle : "Remember Pearl Harbor" ("Souviens-toi de Pearl Harbor").




Le Kremlin sous le charme

Cet antijaponisme sera un thème exploité sur les unes du comic book. Il fait penser au "péril jaune", cette angoisse - au long cours - du XIXe siècle, cristallisée autour d'une gravure allemande de 1895 : Die gelbe Gefarh. Commandée par l'empereur d'Allemagne, Guillaume II, cette illustration véhicula un message fort en Occident : l'Extrême-Orient représente une menace militaire et économique. Pour les créateurs de Captain America, le Japon, allié de l'Allemagne, doit d'une façon ou d'une autre payer le prix de sa vilenie...

De héraut des Etats-Unis, le personnage devient le symbole du Bien contre le Mal. L'ami de poids des états-majors, l'ange gardien de la démocratie et des libertés fondamentales. Les Britanniques, les Canadiens ou les Russes le savent, ils peuvent tous compter sur lui. Et lui sont reconnaissants. Pour preuve : en 1943, il est félicité par le Kremlin pour avoir aidé l'Union Soviétique à se débarasser des Allemands... Même le vilain de service, l'abominable Crâne rouge, admet qu'il se bat désormais contre le monde entier en s'en prenant au Cap' : "Bientôt, nos rayons secrets apporteront la destruction et le chaos dans chaque usine des Nations Unies !" Là, le tempo va s'accélérer de façon insoutenable. Jugez !




Exterminateur cherche solution miracle

L'année 1943 semble annoncer la fin de l'Allemagne nazie. Stalingrad est libérée le 2 février, les Américains prennent l'avantage dans le Pacifique et l'Afrikakorps bat en retraite. Pourtant, la victoire totale est encore loin. Sentant le vent tourner, le Führer multiplie les initiatives meurtrières, cherche la solution miracle pour vaincre une bonne fois pour toutes ses ennemis. Des projets d'avant-garde, plus ou moins réalistes, sont développés par ses ingénieurs pour influer sur le cours de l'Histoire. Les tristements célèbres missiles sol-sol V1 et V2, lancés sur la Grand-Bretagne, font partie de ceux qui aboutissent.

Dans ses aventures, Captain America se heurte aux inventions diaboliques nazies, comme dans l'épisode où Hitler tente d'envahir l'Amérique avec des sous-marins transportant des avions, des tanks colossaux et des milliers d'hommes... Sur la couverture de juin 1945, le Vengeur essaie d'arrêter le lancement de missiles V5, décorés de croix gammées, destinées à s'abattre sur New York. Du fond de l'abîme du désespoir, le monde peut toujours apercevoir le rayon tricolore de la liberté !




Décongelé à temps pour la guerre froide

Cap' assiste, de près ou de loin, à tous les événements marquants de la fin de la Seconde Guerre. Le Débarquement en juin 1944, la libération de Paris du 19 au 25 août, celles des camps (dont l'un est tenu par Crâne rouge himself !) en avril 1945, la chute de Berlin le 2 mai... Il aura même le temps de tomber amoureux d'une Américaine venue combattre dans les rangs de la Résistance française, Peggy Carter. Après avoir réussi à rattraper un avion expérimental subtilisé par l'infâme Zémo, programmé pour tuer Winston Churchill, il disparaît dans les eaux de l'Arctique. Congelé ! La sentinelle de la liberté tombée pour la patrie reviendra dans les années 1960, en pleine guerre froide, pour combattre le communisme ! Et ça continue de chapitre en chapitre... Mais vous deviez plus ou moins en douter ! Captain America est le top héros de l'âge d'or des comics... et l'on comprend pourquoi !


 
 
 
 



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